< FREDERIC DARD alias SAN-ANTONIO

FREDERIC DARD alias SAN-ANTONIO

C'est un grand honneur pour Saint-Chef, d'avoir été choisie par Frédéric Dard, pour reposer éternellement, les yeux tournés vers le Mont-Blanc qu'il affectionnait particulièrement. Par cette irreversible décision, il a choisi de revenir parmi ceux qui lui ont toujours été chers.

Bien que né à Jallieu, le 29 juin 1921, il était surtout un enfant de Saint-Chef. En effet, c'est tout jeune qu'il vient s'installer près de l'église abbatiale avec ses parents, et là il a passé toute son enfance. C'est sur les bancs de l'école de garçons du village qu'il a usé ses fonds de culotte, et rôdé son humour et sa fantaisie débordante. Cette ancienne école était rehabilitée en 1981, et on décida de donner le nom de Frédéric Dard à la place où elle est située. L'inauguration eut lieu en sa présence et on lui remit la médaille d'honneur de la ville. Ce n'est pas sans émotion qu'il retrouva à cette occasion Albert Montmayeur son ancien instituteur, et nombre de ses anciens petits camarades.

Il avait acquis une propriété agricole à Bonnefontaine petit village suisse proche de Fribourg; et avec la complicité de son ami Pierre Grataloup, maire de Saint-Chef, il oeuvra pour que s'accomplisse un jumelage entre les deux communautés. Ces démarches aboutirent en 1982 par le voyage des élus français en helvétie, et Marie Tabardel la "seconde maman" de Frédéric Dard les accompagnait. Un buffet campagnard fut servi dans l'ancienne ferme retapée datant de 1740, et toute la population locale y était conviée. Quelques semaines plus tard, avec une légitime fierté, la vieille dame nous confiait: "vous savez Frédéric il est très aimé là-bas, partout estimé; eux aussi ils sont fiers de sa gloire, et ils nous ont dit ne nous l'enlevez pas!". L'année suivante, c'était au tour des Saint-Cheffois d'accueillir les Suisses en grande pompe, une nouvelle occasion notre écrivain de rencontrer la population de "son" village.

Nouveau bain de foule le 19 janvier 1991, en tant que citoyen d'honneur il participa à l'hommage rendu par Saint-Chef à deux de ses enfants, Marius Riollet, écrivain, et Louis Seigner, comédien, dont les noms furent associés à une place et à une rue du village. Il se fendit même d'un petit discours en hommage aux héros du jour.

Généreux, humain, jovial, fidèle en amitié,ses trois cents romans policiers, ses deux cent millions de lecteurs, ne lui ont jamais fait oublier la terre qui l'a vu grandir. Son grand coeur, torturé par plusieurs opérations chirurgicales, a cessé de battre le mardi 6 juin 2000.

"A bâtons rompus", voici quelques mots de Frédéric Dard, à moins que ce ne soit de San Antonio, recueillis en plusieurs occasions, notament en compagnie de mon ami Christian Paillet:

Je suis un petit type de province dont les parents étaient pauvres, qui faisait sa toilette sur l'évier, qui mangeait bien cependant, car dans la région lyonnaise la bouffe, c'est sacré, mais qui avait une vie assez chiche. Mon enfance, c'était en période de crise, la crise de 1930 avait ruiné Papa qui avait créé une petite industrie à Bourgoin-jallieu, et donc ce fut la période des vaches maigres, dure à vivre. La traversée a été très pénible et après il y a eu la guerre, c'était pas terrible. En 1942 je deviens journaliste en la bonne ville de Lyon, où la vie avait repris un rythme un peu calme. Le Rhône est un fleuve rapide, la Saône non, et c'est plutôt sur la Saône que les lyonnais naviguaient parce que ça allait lentement. Maintenant ça a un peu accéléré, mais à l'époque c'était devenu le calme plat. Une dizaine de journalistes étaient déja montés à Paris, mais moi j'hésitais. J'avais des liens à Lyon, des gens que j'aimais. Je venais de me marier. Et puis un jour j'ai eu un sursaut, vous savez quand on touche le fond, pour ne pas se noyer, on donne un coup de pied et on remonte à la surface. Et bien moi ce coup de pied au fond m'a envoyé à Paris. Quand je suis arrivé à Paris, j'ai crevé la dalle, mais pendant peu de temps. J'ai senti en débarquant à Paris qu'on allait s'entendre lui et moi. J'étais allé voir un journaliste pour un petit boulot, et qui n'en avait pas, il m'a raccompagné en me disant: mon cher Dard soyez tranquille vous réussirez parce que vous êtes lyonnais et que les Lyonnais sont travailleurs et qu'ils se lèvent tôt. Et c'est vrai je me suis toujours levé tôt, et j'ai toujours travaillé d'une façon féroce.

Quand j'étais jeune, même très jeune, même enfant, j'avais l'impression d'être vieux, ou en tout cas, proche de la vieillesse. Aujourd'hui que suis très proche de la vieillesse, je ne me sens pas jeune mais il me semble que j'ai le temps, le temps de respirer, de regarder, et d'être moi-même. J'ai toujours eu une grande tendresse pour les hommes, mais plus j'avance dans la vie, et plus je les aime de loin. J'ai tiqué quand j'ai rencontré mes premiers cons, et je les ai rencontrés très jeune, puisque nous sommes environnés de cons. Plus j'allais , plus je me rendais compte que ces cons abondaient, me cernaient, qu'ils étaient virulents, agressifs, dévastateurs, ils m'ont fait peur et j'ai eu besoin de les fuir...Cela peut paraitre prétentieux, mais je n'exclus pas la possibilité d'être con moi-même. Disons que je suis un con qui a peur des autres cons. Si j'avais une baguette magique, j'essayerais de rendre les gens moins cons, et je crois que ça changerait tout.

La mélancolie, je suis né avec. Quand j'étais petit, ma grand mère est venue un jour habiter avec nous et on a loué une chambre, une mansarde sous les toits, au dessus de l'appartement de mes parents. Je dormais parfois dans cette chambre avec ma gand-mère, et les soirs d'hiver, quand je montais de chez mes parents, on me mettait une espèce de chemise de nuit qui dépassait mes pieds. J'étais enveloppé, et j'avais le sentiment de la mort, je me sentais comme dans un suaire. Un jour je me suis pendu. Je ne me suis pas raté parce que le clou avait laché, car ce n'était pas un clou, c'était une charpente de toiture... J'ai fait ça comme les pèquenots d'ailleurs, m'ont dit les psychiatres qui m'ont soigné, alors qu'il n'y avait pas besoin de me soigner; c'était une crise qui avait fait son effet, et les soins je me les était adminisrés en m'accrochant à cette poutre. C'est moi qui avait fait l'essentiel, je m'était guéri. C'était pas des cachets que j'avais gobé, non une bonne corde et ... En me débattant mes pieds ont cogné la charpente, je devais balancer comme un fou. Ma femme qui dormait à l'étage au dessous a entendu ces chocs, et elle est venue...Il n'y a pas eu d'autre tentative de suicide, et il n'y en aura plus.

Je pense que c'est par réaction misanthropique que j'écris des calembredaines, que je m'efforce d'être un type apparament joyeux...Il faut bien réagir parce qu'autrement on se couche. J'écris quatre pages par jour, ce qui fait cinq bouquins par an. J'écris tous les jours, dimanche compris, de 8h30 à 13 heures, et lorsque j'ai un empêchement, je suis en manque, comme un drogué. Je me lève, je regarde ma machine d'un oeil hostile parce qu'au fond c'est elle qui me fait du mal, qui me torture. Je me considère comme un écrivain, en ce sens que j'ai toujours écrit, que je n'ai jamais fait autre chose qu'écrire. Je vais même ajouter une boutade, j'écrivais avant de savoir écrire: ma grand-mère me lisait des contes pour enfants, ces contes qui comprennent quatre lignes dans une page, écrites très gros, quand elle avait cessé de lire, je prenais une feuille de papier et je reconstituais les caractères que je savais chargés de l'histoire qu'elle venait de me conter. Pourtant je ne savais pas lire, et pour cause, puisque je devais avoir trois ou quatre ans.

Quand j'ai écrit mon premier San Antonio, je me suis dit que j'allais prendre un pseudonyme américain. J'ai pris un atlas ouvert à la double page des Etats Unis, j'ai fermé les yeux, et au hasard j'ai pointé une ville. Je suis tombé sur un des rares noms espagnols des Etats Unis, San Antonio. Je suis le monsieur qui a inventé San Antonio, et je me demande si maintenant Frédéric Dard ne devient pas sa marionnette, mais depuis que j'ai fait cette constatation, je suis mieux dans ma peau. Il ya eu un moment où nous nous sommes rejoints, mon invention et moi, et maintenant on ne forme plus qu'un. Quand on me dit: vous n'avez plus envie d'écrire du Frédéric Dard? Je répond: mais j'écris du Frédéric Dard, San Antonio, c'est moi! Au début, c'était dur à porter, j'avais des bons copains qui me disaient: tu n'as pas honte d'écrire ça? Mais les San Antonio me permettaient de gagner de l'argent, alors qu'eux n'en avaient pas encore. Je fonctionne à l'invention, c'est une espèce de délire intérieur qui m'emmène ballader, et contre lequel je ne lutte pas. Je suis roulé par le flot de mon imagination, et ce n'est pas désagréable du tout, il ne m'étouffe pas. Il me charrie, me fait faire des choses que je n'avais pas prévues, et me fait y prendre du plaisir. Je n'ai pas de message. J'écris une littérature de divertissement, je ne veux pas que mon lecteur s'ennuie. Beaucoup de gens font tarter le lecteur, moi j'ai réagi une fois pour toutes, je l'emmene balader, je veux qu'il trouve son compte, et dans l'anecdote et dans l'outrance.

Moi je cafarde si je ne travaille pas, je griffe les murs. Je suis un grand , un gros, un énorme mélancolique. Je ne suis que mélancolie. L'age me façonne un petit peu, il y a une décantation qui se fait, qui trie le bon grain de l'ivraie. Je suis terriblement franchouillard. Quand je vois mon meilleur copain, Robert Hossein, chargé de toutes les steppes de l'Asie, il a des hordes de loups qui traversent son âme sans arrêt, et moi je suis l'épicier du coin avec le crayon sur l'oreille. D'ailleurs Bérurier, c'est mon côté franchouillard, c'est la France que je connais, que j'ai connue. C'est tellement vrai qu'a tout moment on me dit: votre Béru, c'est bien untel ou tel autre? Tout le monde a son Bérurier en réserve. Tout le monde a un Bérurier qui est la copie conforme du mien. Berurier, c'est la vox populi.

Je m'interesse beaucoup à la politique parceque je trouve que nous vivons dans une société dans laquelle il est difficile d'ignorer la politique, ou alors c'est se marginaliser totalement vis à vis de soi-même et des autres, c'est prendre le parti de vouloir ignorer... J'ai fait la connaissance de Mitterand, il m'a invité à l'Elysée. Je le chicanais dans mes bouquins, je me suis foutu de sa figure deux ou trois fois dans mes San Antonio, et un jour il m'a invité. Ma femme me disait : tu ne fais pas de politique, qu'est ce que tu vas faire là-bas? J'ai dit je vais quand même connaitre cet homme, j'y suis allé, et il m'a conquis...L'homme m'a conquis. Je n'avais pas eu l'outrecuidance de lui envoyer mes livres mais il les connaissait. Je suis allé une quinzaine de fois à l'Elysée, pour parler de tout, de lui, à batons rompus. Un jour il a invité ma femme également, et quand nous sommes sortis, en trversant la cour, elle m'a dit: est ce que tu t'es rendu compte que tu as coupé trois fois la parole au président? Qu'est ce que tu veux que ça fasse, ai je répondu, si il a quelque intérêt pour moi, il a bien compris que comme je le faisais ce n'était pas de l'irrévérence, j'ai simplement eu envie de dire quelque chose plus vite que lui. Je crois que beaucoup de gens ont été vaches avec Mitterand. Un jour je participais à une émission avec cinq autres écrivains qui l'avaient particulièrement allumé. Je passe le dernier et l'animateur me demande mon avis. Je lui dis: il y a une chose qui me frappe, voilà un homme qui a un pied dans la tombe et l'autre sur une peau de banane, et tout le monde aboie après lui; pourquoi ne lui foutrait on pas la paix? Il a fait deux septennats ce qui prouve qu'au bout du premier, les Français l'ont reconduit, donc il ne devait pas être aussi catastrophique que ça...Vous ne pouvez pas savoir comme cette répartie a amusé Mitterand, par la suite je ne suis jamais allé à l'Elysée sans qu'il ne dise aux convives que j'avais affirmé qu'il avait un pied dans la tombe et l'autre sur une peau de banane, la formule l'avait emballé.

L'écrivain qui m'a le plus fasciné, c'est avant tout Céline. Je suis célinien par l'espèce de verve dont j'ai besoin. Il y a un ambigüité parce que son attitude de collabo l'a mis au ban de la littérature. J'ai des tas d'amis que j'adore, que je révère, des amis israélites qui n'ont jamais voulu lire Céline, je les supplie de le faire. Mort à Crédit, c'est un chef d'oeuvre du XXème siècle. J'ai aussi aimé des romanciers américains comme Steinbeck et Caldwell, parmi les romanciers français, il est évident que Stendhal m'a ébloui. Dostoïevski c'est mieux que Céline encore, c'est époustouflant. Simenon c'est un homme qui m'a impressionné par son savoir faire et sa rapidité.

Je suis un vieux foetus blasé, la vie m'aura servi de leçon, je ne recommencerai jamais plus. Je pense que quand on est mort c'est que l'on a accompli sa trajectoire, ce n'est pas la peine d'avoir envie de la recommencer avant de l'avoir finie. Je crois en Dieu, je n'ai pas d'heure pour prier, mais je parle à Dieu dans les moments difficiles. Ma foi est latente, elle me constitue, elle va elle vient, mais il en reste quelque chose. J'ai été longtemps malheureux parce que je ne savait pas comment m'y prendre pour être heureux, et puis je crois que j'ai fini par trouver le truc. Le truc c'est d'être résigné, accepter la vie, essayer de faire son boulot comme on aime le faire, et puis aimer, aimer le maximum d'êtres.

 

 

 

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