GENESE DU DAUPHINE

             Tout comme, ni le présent, ni l'avenir, ne peuvent se concevoir ou se construire sans le passé, il convient de ne pas dissocier préhistoire et histoire.

              Fernand Braudel, dans "L'Identité de la France", a écrit ces mots: "Ces masses inconcevables de temps vécu, entassées les unes sur les autres, glissent jusqu'à nous, si imperceptiblement que ce soit. Nous soupçonnons la présence de l'Homo-Erectus, sur le territoire français dès  1 800 000 ans avant Jésus Christ. Nous sommes donc en présence d'une durée fantastique: presque 2 000 000 d'années, soit 2000 millénaires, soit 20 000 siècles".

              Au cours de ces temps immémoriaux, le caractère de l'Homme, et son mode de vie, se sont façonnés par petites touches successives, au hasard des migrations que canalisaient les réalités physiques du sol, présence de relief ou de cours d'eau, proximité de la mer.

             Véritable carrefour des flux, arrivant de la Méditerranée par la vallée du Rhône, d'Italie à travers les trouées des Alpes du nord, et d'Europe centrale par la Suisse, la province que l'on appelle aujourd'hui Dauphiné, a souvent été parmi les premières à progresser dans la civilisation.

             En regard à cette enivrante durée, on peut considérer comme récentes, les prémices de la révolution agricole qui apparurent au septième millénaire avant  Jésus Christ. Il conviendrait peut-être même de parler d'évolution plutôt que de révolution, car il faudra bien deux ou trois millénaires pour transformer les chasseurs en paysans. Dans un contexte de forte poussée démographique, ils sortent de leurs forêts, commencent à défricher, et essayent de cultiver. Un outillage particulièrement robuste se développe, taillé dans de belles roches dures.

             Dans le courant du cinquième millénaire, avant Jésus Christ, les premiers villages, encore sommaires, apparaissent sur la façade méditerranéenne. Les populations intègrent lentement l'élevage, l'agriculture et la poterie, selon des contaminations porteuses d'idées ou de techniques, venu de la mer.

Cet embryon culturel s'étend lentement vers des latitudes toujours plus au nord. C'est de cette époque que date le site archéologique de Charavines. Le peuplement des villages et des bourgs constitue la base vivante sur quoi tout va s'appuyer. C'est un agrégat reproduit à l'infini, selon un mécanisme qui ne varie guère: à distance d'un bourg qui est leur marché, des villages se créent en cercle, tels de minuscules planètes autour de ce qui serait leur soleil central.

             La préhistoire s’achève avec l’arrivée des techniques du métal, en provenance de l’Orient ou de l’Europe balkanique. Ces techniques sont introduites l’une après l’autre sur le territoire de la France actuelle : le cuivre à partir de 2500 avant J.C., le bronze à partir de 1800 avant J.C., et le fer à partir de 700 avant J.C.. Chaque fois le phénomène est lié à l’invasion de populations étrangères, et chaque fois la vallée du Rhône, jusqu’à sa source, donc le Dauphiné, est la zone de départ de ces diffusions.

             Plusieurs sites de l’age de bronze ont étés retrouvés dans la région, notamment à Seyssinet près de Grenoble, et à Moras en Valloire, aux confins des départements actuels de l’Isère et de la Drôme. De l’age de bronze date également l’essor du commerce. C’est durant cette période que s’organise entre les côtes de la mer du Nord ou de la Baltique et la Méditerranée, le trafic de l’étain et de l’ambre que de hardis négociants crétois, phéniciens ou mycéniens, échangent contre de la verroterie et des produits manufacturés. Un autre progrès intervient avec la création d’un outillage de qualité, qui fait bientôt disparaître l’outillage de pierre. Les hommes se spécialisent pour un travail et se divisent selon les corporations en cultivateurs, mineurs, artisans, forgerons, marchands ou guerriers. Avec ces distinctions de classe s’établit une hiérarchie, ainsi les populations qui ont introduit les techniques des métaux sur notre territoire, y ont aussi apporté un nouveau modèle de société, dominée par une aristocratie de guerriers et probablement de forgerons. Ces aristocrates règnent sur des zones d’une trentaine de kilomètres, et partagent leur temps entre la chasse, l’élevage et la guerre. C’est dans la tombe de l’un d’eux, inhumé à la fin du septième siècle avant J.C. à La Côte Saint André que l’on retrouvera les vestiges de l’un des plus anciens chars du premier age de fer. Ce char aux quatre roues coulées constitue la pièce maîtresse du musée de la civilisation gallo-romaine de Lyon.

              Sous l’age de fer, notre territoire a connu son dernier grand métissage, avec l’arrivée du peuple celte. Leur civilisation repose sur la solidarité ethnique et la tradition ancestrale. Les druides, dépositaires de cette culture, exercent des fonctions diverses qui peuvent se répartir en quatre points. Avant tout, une fonction religieuse que symbolisent leurs vêtements blancs, ils sont les intermédiaires entre le monde surnaturel et les hommes, prophétisent, interprètent les présages et formulent les interdictions religieuses. Fonction juridique, ils jouent le rôle d’arbitre, d’avocat, de jurisconsulte, dans les litiges publics et privés. Fonction politique puisqu’ils sont amenés à trancher les différents entre les diverses tribus. Enfin une fonction éducative puisque les druides élèvent pratiquement tous les jeunes gens de l’aristocratie. Les druides sont cultivés, ils ont des notions de physique, d’astronomie, connaissent bien les plantes et leurs propriétés. Bien qu’ils représentent une grande force morale, ils ne peuvent empêcher, à la longue, le morcellement de notre hexagone en peuples, mortellement jaloux les uns des autres.

               Le peuple établit entre les cours d’eau du Rhône et de l’Isère porte le nom des Allobroges. Ses bourgs principaux sont situés sur les sites des villes actuelles de Vienne, Grenoble et Genève. Ce peuple a l’esprit solidaire et indépendant. Quand la région est menacée par des envahisseurs, la mobilisation est totale pour faire front. En 218 avant J.C. les Allobroges s’opposent aux Carthaginois qui tentent de franchir les Alpes. Ils combattent ensuite les Romains, avant d’être battus par Quintus Fabius Maximus en 121 avant J.C.. L’age de fer se termine par la conquête romaine.

             L’expansion romaine est marquée en l’an 118 avant J.C. par l’achèvement de la conquête de territoire, de la Méditerranée aux Alpes. La région annexée reçoit d’abord le nom de Provincia, elle deviendra plus tard la Narbonnaise, on la qualifiera souvent de Gallia Bracata ou la Gaule en Braies, en référence aux vêtements de ses habitants. Une fois conquis et romanisés, les Allobroges se montrent fidèles alliés de Rome. Ils ne prêtent aucun secours à Vercingétorix, et cette attitude leur vaut l’application du code romain et du droit de Cité. En 51 avant J.C., les campagnes de César victorieusement achevées, la Gaule entière est déclarée province romaine, et l’ancienne Provincia lui est intégrée. En 27 avant J.C., Auguste rétablit la vieille division de la Gaule et notre Allobrogie fait partie de la province narbonnaise.

             La longue période qui s’étend du milieu du premier siècle après J.C. jusqu’au Bas-Empire de la fin du second siècle, est caractérisé par un double phénomène: les différentes Gaules tendent à changer de nom et à se morceler à nouveau. La province viennoise comprend Vienne, bien sûr, mais aussi Genève, Grenoble, Vaison, Marseille, Arles et Avignon. Le pays des Allobroges tire profit du trafic entre les vallées du Pô et du Rhône, qui favorise l’implantation de cités où le négoce est actif. Aux alentours, les villas ou grands domaines ruraux mettent en valeur les meilleures terres, alors que les légionnaires implantent la vigne. Le christianisme pénètre avec plus de difficultés que les marchands, mais vers le quatrième siècle le pays est à peu près évangélisé.

             Aucun bouleversement ne vient changer les structures, les équilibres profonds de la vie. L’évolution se perpétue au contact de nouveaux envahisseurs qui déferlent en vagues successives. En 253 c’est l’arrivée des Francs, puis en 406 le passage de Radagaise à la tête des Ostrogoths et des Alamans, en 412 les Wisigoths parcourent la vallée du Rhône, précédant les Burgondes, peuplades germaniques descendues des rives du Rhin. Les Burgondes se fixent autour de Genève et participent à la lutte contre Attila roi des Huns dont les hordes de cavaliers mongols sèment la terreur. Le royaume des Burgondes s’agrandit, et à la fin du cinquième siècle, il s’étend de la Champagne méridionale à la Durance.

             Au début du sixième siècle, le roi Gondebaud occupe le trône burgonde. Ce dernier meurt à Genève en 516, son fils aîné Sigismond lui succède. Ce dernier sera tué par Clodomir, le fils de Clovis, en 523 au cours d’un affrontement avec les Francs. C’est Gondemar, second fils de Gondebaud qui devient roi des Burgondes. Gondemar tuera Clodomir en 524, lors de la bataille de Vézeronce. La légende prétend que les Francs commençaient à céder lorsqu’ils aperçurent la tête chevelue et ensanglantée de leur souverain perchée au bout d’une pique. Ce spectacle horrible a ranimé en eux force et courage, ils se sont rués sur leurs ennemis, la rage au cœur, et les ont écrasés. Ils donnèrent une sépulture à leur roi et l’ensevelirent sous un tertre encore bien visible aujourd’hui. Sur ce site, plusieurs tronçons d’armes ont été retrouvés, ainsi qu’un casque qui constitue la pièce majeure des collections archéologiques du département de l’Isère et du musée dauphinois de Grenoble. A l’issue de cette bataille, Gondemar ne se résigne pas, mais il devra s’incliner à Autun en 532 et en 534. Les Francs le soumettent totalement, le royaume Burgonde se fond dans le royaume Franc.

            Les rivalités qui règnent entre les plus hautes instances franques ne tardent pas à détruire la mosaïque patiemment assemblée par Clovis. La Bourgogne en profite pour se détacher de toute tutelle. C’est le commencement d’une lamentable décadence, avec des princes faibles, malades, corrompus. Les maires du palais, les intendants, profitent de leurs prérogatives pour diriger les provinces à leur guise. La Bourgogne sera ballottée et partagée dans les remous de la succession de Charlemagne. En 933, la terre des anciens Allobroges est incluse dans le second royaume de Bourgogne, également appelé Royaume d’Arles, qui s’étend de la Provence au Jura. Dernier souverain de cet apanage, Rodolphe III meurt en 1032 et désigne comme héritier Conrad le Salique, empereur du Saint-Empire Romain Germanique. Cette entité immense s’étend de la Baltique à la Méditerranée. Les moyens de communications précaires la rendent ingouvernable. Les coutumes de la féodalité sont très puissantes, le pouvoir réel est partagé par de nombreux petits seigneurs. Parmi ces hobereaux figure le comte d’Albon, dont le fief est situé sur les rives du Rhône, un peu au sud de Vienne. Ses descendants profitent de l’impuissance du pouvoir pour agrandir rapidement leur domaine, au point qu’en 1155, Guigues V peut se faire appeler comte de Viennois. Plusieurs générations de ces comtes portant le second prénom de Dauphin, peu à peu, Dauphin devient une sorte de titre féodal. Comte de Viennois et prince du Dauphiné ne tardent pas à devenir synonymes.

             Les seigneurs du Viennois appartiennent successivement aux familles d’Albon de 1029 à 1161, puis de Bourgogne de 1162 à 1281, et enfin de La Tour Du Pin de 1281 à 1349. Humbert II de La Tour Du Pin n’ayant pas d’héritier, cède ses possessions au Roi de France, avec la condition que le fils aîné du souverain en soit le gouverneur. Le titre de Dauphin devient ainsi le symbole héréditaire du trône de France pendant six générations, jusqu’à l’avènement de Louis XI en 1461. Ce dernier rattache purement et simplement la province au royaume, le titre de Dauphin ne désigne plus alors que l’héritier du trône de France.  

LE DAUPHINE D'AUVERGNE: le prénom de Dauphin était également répandu en Auvergne. Dans la seconde moitié du XIIème siècle, en 1155, une querelle entre les héritiers du comte Robert III se termina par la division du comté et la création du Dauphiné d'Auvergne issu du prénom du petit-fils du défunt. Le fait que l'on adjoigne le terme d'Auvergne au nom de Dauphiné atteste que l'on voulait différencier ce fief de celui du Dauphiné tout court dont la famille d'Albon s'était affublée depuis longtemps sans doute.

Par ailleurs c'est à cette époque, probablement vers 1190, que Robert Dauphin d'Auvergne édifia la forteresse de Pontgibaud. Ce dernier abandonna les armes de sa famille pour emprunter celle des Albon, de lointains aïeux maternels. Ce brillant chevalier timbra ses armes et ses vêtements de l'empreinte d'un de ces mamifères marins.

Aujourd'hui, dans les environs d'Issoire, sous le label du Pays d'Art et d'Histoire du Dauphiné d'Auvergne, les touristes sont conviés à découvrir des sites originaux, dans une région au relief façonné par les volcans. Un itinéraire flèché d'une trentaine de kilomètres serpente parmi les escarpements rocheux, les châteaux, les églises, les villages fortifiés développant autour d'eux des paysages en terrasses pour accueillir vergers et vignobles.

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