RAYONNEMENT RELIGIEUX

 

          Les règles édictées par Theudère pour le monastère du Val Rupéen vers 530, étaient directement inspirées des coptes égyptiens dont les communautés religieuses s’adonnent à la prière tout en se pliant à une abstinence rigoureuse. La "Règle des Pères" en vigueur à l'époque au monastère de Lérins, était conçue pour apprendre à mener une vie apostolique, c'est à dire à l'imitation de celle que menaient les apôtres autour du Christ. Et l'on sait combien Lérins fascinait Theudère! On perd toute trace de l’activité du monastère jusque vers la fin du 9ème siècle, et l’on doit se résoudre à consulter l’histoire générale de la vie monastique pour avoir une idée de ce qui s’y passe. Le christianisme ayant fait naître en l’homme une terrible peur du diable et de la damnation, les grands personnages des 7ème et 8ème siècles tentent de racheter leurs péchés en édifiant des monastères qu’ils dotent de domaines et de richesses. On peut imaginer que le monastère du Val Rupéen a bénéficié de ces largesses.

          A l’origine, le monastère assume toutes sortes de fonctions : l’instruction des clercs, l’assistance aux pauvres et aux malades, ainsi que la culture des champs. En effet les moines défrichent et mettent en valeur de nombreux terrains. Quand ils ne sont pas au travail, ils copient des textes sacrés, transmettant ainsi des bribes de la culture latine. En 817 Louis le Pieux, fils et successeur de Charlemagne impose la règle de saint Benoît à toutes les communautés monastiques qui sont dorénavant gouvernées par un abbé élu à vie par ses pairs. La nouvelle règle insiste sur la discipline intérieure, l’abnégation et l’obéissance. L’emploi du temps comporte de nombreux offices, de jour et de nuit.

Voici quelques éléments de la discipline bénédictine: -1- Garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles perfides. Evite le mal, fais ce qui est bien, poursuis la paix, recherche la. -2- Tout sera commun à tous. -3- Donne à chacun selon ses besoins ainsi tous seront en paix. -4-Ecoute les instructions du maitre et prête l'oreille de ton coeur. -5- Sous la conduite de l'Evangile, avance dans ses chemins, afin de mériter de voir le Christ qui t'as appelé dans son royaume. -6- Les frères se serviront les uns les autres. -7- Le soin des malades doit tout primer. On les servira comme le Christ qui a dit: ce que vous avez fait à l'un d'eux, c'est à moi que vous l'avez fait. -8- Ils seront vraiment moines quand ils travailleront de leurs mains. -9- Le moine, avant d'être reçu, promettra publiquement dans l'oratoire, stabilité, vie religieuse, et obéïssance en présence de Dieu et de ses Saints.-10- Le monastère doit, autant que possible, être disposé de telle sorte que l'on y trouve tout le nécessaire, de l'eau, un moulin, un jardin, et des ateliers pour qu'on puisse pratiquer les divers métiers à l'intérieur de la clôture. De la sorte, les moines n'auront pas besoin de se disperser au dehors, ce qui n'est pas du tout avantageux pour leurs âmes.

          Vers 870 Adon, évêque de Vienne, publie une biographie de saint Theudère qu’il dédie à ses frères réunis dans le monastère du Val Rupéen, on peut donc en déduire qu’un essaim de moines y vivait en paix. Las, peu après on eut à déplorer un saccage, puisqu'en 891 le pape octroie une charte approuvant l’établissement ici de moines champenois afin de rétablir l’ancien monastère réduit à la ruine, par une bande armée.

          Certaines églises des environs ont été inféodées ou unies à l’abbaye et lui payent une redevance, de même qu’à l’évêché. En 894, Barnoin, le prélat de Vienne, pour augmenter les revenus des moines, abandonne sa part au travers d’un document qui nous permet de connaître la liste des paroisses concernées : Saint Didier de Bizonnes, Saint Didier de la Tour, Alaronne, Dizimieu, Vignieu. Enfin Barnoin cite trois personnes, touchées par le péril encouru pour leur âme, qui restituent les terres dont ils avaient dépouillé les religieux : la villa Lusaniaca, qui pourrait être Salagnon puisqu’il est précisé qu’elle est en face de Soleymieu, autre terre qu’ils reprennent, ainsi que la villa Vassilianica, autrement dit Vasselin. Nanti de privilèges importants, le monastère connaît une grande ère de prospérité. Aux environs de l’an 900 les moines champenois jugent leur mission terminée. Ils s’en retourne à Montier-en-Der.

          En 923, c’est une donation qui étend les prérogatives du monastère du Val Rupéen. En effet, Hugues de Provence, roi de Bourgogne depuis trois ans, qui a été éduqué ici même, offre plusieurs possessions qu’il détient dans la région : la villa Commugniaco qui pourrait être la terre de Chélieu, les villas Boriaco et Posiaco soit Boirieu et Poisieu sur Chozeau, les villas Bontiaco et Madelliaco soit Le Boutoux et La Madeleine sur Saint Chef, la villa Rispatis non identifiée, la villa Corbeliano soit Corbelin, et enfin l’église de Vezeronce et ses dépendances.

          La prospérité croissante de la communauté rend nécessaire la construction d’une maison monacale et d’une église en rapport avec l’importance de l’établissement. Deux archevêques de Vienne vont mettre la main à l’œuvre. Le premier, Thibaut, issu des comtes de Champagne et de Brie, ne peut oublier le monastère où s’était déroulée sa jeunesse. Au cours des quarante années, de 952 à 996, pendant lesquelles il siège, il fait entreprendre d’importantes constructions et notamment jeter les fondations de l’église actuelle de Saint-Chef. Cependant il ne peut mener à son terme l’entreprise, et l’édifice sera achevé par Léger, son deuxième successeur de 1029 à 1069. On prétend également que le bourg qui s’est constitué autour du monastère fut fortifié de bonne heure, et défendu par un château dont il est fait mention pour la première fois dans une charte datant de 1137.

          En 1172, une transaction intervient entre le chapitre Saint Maurice de Vienne et l’abbaye du Val Rupéen qui est reconnue patronne de quelques églises du diocèse de Vienne, à savoir : Saint Hippolyte, Saint Marcel du Château, Hières, Chamagnieu, Tortas, Chozeau, Frontonas, Vénérieu, Dizimieu, Saint Julien, Annoisin, Cessieu, Montceau, Saint Sorlin, Saint Baudille, Saint Alban et Demptézieu. En cette seconde moitié du 12ème siècle, les bénédictins du Val Rupéen fondent le prieuré de Saint Hippolyte à Crémieu, qui, du reste, ne semble pas avoir jamais eu une vie monastique bien active.

          On imagine l’importance religieuse, mais aussi politique du monastère, et du bourg, en constatant qu’en 1270, une convention a été signée entre la Dauphine Béatrix devenue veuve, et l’abbé Aynard de Saint Theudère. Cet acte stipule que la ville du val Rupéen devra secourir le souverain du Dauphiné entre le Rhône et l’Isère, dans les guerres qu’il pourrait mener pour attaquer ses ennemis, ou s’en défendre. Dans le cas où le conflit serait contre l’archevêque, il est entendu que le Dauphin ne bénéficierait d’aucun appui. Ainsi, retranchée derrière un château fort bien situé, commandant de nombreux vassaux qui peuvent au besoin faire respecter son indépendance, la communauté voit son alliance recherchée par les diverses cours souveraines de la région.

          Les années de 1278 à 1280 sont particulièrement agitées au monastère qui devient un bastion d’insubordination et d’insolence. L’archevêque Guillaume de Valence, qui assure l’intérim de Vienne, arrive avec une forte troupe et s’installe au château. Il invite le vieil abbé Aynard à se démettre de sa charge, et le remplace par un moine plus ferme : Aymond, et chasse les incorrigibles.

          En 1316, depuis Bourgoin, le Dauphin Jean II promulgue la charte de Saint Chef. Cet acte est la continuation de l’œuvre d’infiltration pacifique de ses prédécesseurs, en s’érigeant en protecteur du val Rupéen. Mais il montre aussi l’indépendance de cette petite ville dont on recherche l’alliance plutôt que de la classer parmi ses sujets… Dans l’affrontement entre Dauphiné et Savoie, c’est à qui s’attirera ses bonnes grâces. On notera au passage l’apparition de Saint Chef  qui se substitue de plus en plus à l’appellation de Saint Theudère. C’est le 20 août 1320 que le pape Jean XXII fulmine une bulle par laquelle les moines de Saint Theudère auront désormais pour abbé l’archevêque de Vienne.

          L’abbaye coule des années sans que des évènements notables ne soient signalés. Nous relèverons le rattachement du prieuré de Lépin en Savoie dont les revenus doivent servir à terminer le clocher, à réparer les bâtiments claustraux et surtout à nourrir les trente moines et les officiers prébendiers. Vers 1480 c’est le prieuré de La Buisse qui est réuni à son tour pour les mêmes raisons.

          Enfin survient l’époque où les moines proposent de changer leur état, nous sommes en 1531. Ils souhaitent se faire délier de leurs vœux et de la règle de saint Benoît afin de faire plus de bien à la société, de se livrer à la prédication de la parole de Dieu, de cultiver avec plus de succès certaines sciences et de rendre leur maison accessible à des érudits de grande renommée. Les moines ont besoin de l’assentiment du pape, ils décident de solliciter l’appui du roi de France pour présenter leur requête. François 1er qui s’était avancé en Provence pour surveiller Charles Quint, vient au monastère du Val Rupéen, et délivre aux religieux des lettres adressées au pape. Ce dernier, Paul III, consent et promulgue une bulle en ce sens en 1536, à Rome.

          Le nouveau chapitre se compose de vingt huit chanoines, y compris le doyen, le sous doyen, les officiers claustraux, et tous doivent prouver une noblesse ancienne, tant du côté paternel que maternel. Ils portent la soutane avec parements et boutons violets, et sont exemptés de la vie recluse et des rigueurs de la pauvreté. Enfants de familles riches, ils font une part grande au luxe et la délicatesse de leurs tenues et leurs manières de vivre contraste singulièrement avec l’austérité des anciens moines, toutefois les populations dont ils sont les seigneurs féodaux leurs portent des égards respectueux en raison de leurs largesses et de celles de leurs familles. Ils apportent des soins aux malades, éduquent la jeunesse, et ajoutent le soin religieux des populations rurales soumises à leur juridiction, présentant de dignes pasteurs, veillant à la décoration des lieux saints. C’est l’accomplissement de ces devoirs qui justifie leurs droits aux dîmes et autres redevances dans les localités dont ils ont le patronage.

          En ce XVIème siècle, il ne faut pas oublier les guerres de religions qui sévissent en France. Ce sont les troupes du baron des Adrets qui pillent l’abbaye au cours des mois de mai et juin 1562. Les chanoines ne sont pas molestés car ils se sont enfuis avant l’arrivée des protestants. Ils reviennent en 1564, mais les guerres reprennent dès 1567. Le marquis de Gordes, lieutenant du roi, veut résister aux adeptes de la réforme qui sont maîtres de Saint Marcellin et du Valentinois. A Moirans, il rassemble les troupes des garnisons de Bourgoin, La Tour du Pin, et Saint Chef, et se dirige sur La Côte Saint André, mais il doit battre en retraite. A quelques années d’ici, en 1576, sans doute pour éviter la création de foyers de rébellion anti-royale, Gordes fait raser les fortifications qui entourent le village et le vieux château.

          Le séjour à Saint Chef finit par paraître trop isolé et trop monotone aux nobles chanoines. Ils ne trouvent là, disent-ils, ni les ressources littéraires et scientifiques convenables, ni les agréments et avantages de toutes natures d’une cité populeuse. Pour ces motifs, ils sollicitent dès 1749, leur translation dans la ville de Vienne. Après de longues palabres, une enquête de l’archevêché, et une nouvelle bulle du pape, cette translation est effective en 1774.

          L’église abbatiale de Saint Chef est alors cédée au culte public, sous le patronage du nouveau chapitre réuni de Saint Theudère et de Saint André de Vienne. L'abbé Gondrand tentera en vain de restaurer la vie d'une communauté religieuse à la fin du 19ème siècle.

 

 

NOTE: les représentations de Saint Thibaut et de Saint Léger sont tirées des vitraux de la façade ouest de l'église abbatiale. La reproduction des armoiries du chapitre est tirée du recueil de Varille et Loison                                                       

 

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